Une fille bien

sam Jo

 

 

Quand j’ai connu Morgane , elle venait de souffler ses 24 bougies, fraichement diplômée , en recherche active et intelligente d’emploi … elle donnait l’impression de savoir de quoi elle parlait , et ce qu’elle voulait de la vie ..

Elle parlait le bon français, et les phrases incomplètes , ou un manque de vocabulaire , ou une faute d’orthographe ( que dieu nous en préserve) pouvait l’agacer au plus haut point ! Elle aimait nous raconter comment petite fille elle faisait le tour du monde avec ses parents, et comment les noël sous la neige de l’Alaska étaient magiques pour ses yeux de gosse émerveillée…

Morgane croquait dans la vie à plein dents  , elle souriait , était toujours impeccablement bien habillée , avait le bon mot, la belle phrase , et dégageait cet effet fille de bonne famille qu’on croise de plus en plus rarement de nos jours , mais au fond de ses yeux , pour celui qui savait regarder , se cachait une ombre , constamment triste , constamment perdue …. Ombre qui m’a poussé à vouloir mieux la connaître, c’était mon côté super héro de l’époque….

Une amie bien sage m’avait un jour dit : il y’a très peu de gens avec qui on peut aller au delà de la surface , rester à la surface c’est plus sûr , tu n’as pas de surprises, tu as les rigolades en soirées, les bonnes discussions au coin d’une table , et la main serrée à côté du métro …. Ouvre la porte à une personne qui devrait rester juste à la surface et tu ouvres la porte à une personne que tu n’as fort probablement pas envie de vraiment connaître…. C’est l’un des meilleurs conseils qu’on m’a un jour donné, à l’époque je ne l’ai pas apprécié à sa juste valeur …

J’ai donc ouvert la porte à Morgane , qui avait peu de vrais amis , et je l’ai écouté de bon cœur , j’aimais nos discussions le soir après le travail, affalées sur mon canapé à Paris, avec beaucoup de Chablis et beaucoup de cigarettes , j’aimais écouter ses aventures  , toutes ces histoires à la « Sexe and the city » , ces hommes avec qui elle s’est envoyé en l’air dans un ascenseur ou dans une salle de cinéma ou sur la banquette arrière d’un taxi… son côté libéré qui s’assume sans chichi, sans masque de pudeur ….. et plus les bouteilles de vin se vidaient , plus les langues se déliaient et souvent on arrivait toujours à la même histoire , celle d’une mère qui a demandé le divorce un soir, parce que la petite Morgane lui a dit qu’elle ne la voyait pas heureuse , un père qui a pris sa liberté et s’est envolé vers de nouveaux horizons de bonheur , une Morgane qui culpabilise d’avoir « pousser » sa mère à divorcer , et qui essaie désespérément de nouer un lien avec un père qui n’a pas vraiment envie de l’avoir dans sa vie …

Je ne pouvais pas m’identifier à Morgane , ayant grandit avec un père qui a fait de ses filles le centre de son univers, et dans une famille qui même si souvent m’étouffait , était toujours là pour moi …. C’est peut être pour ces raisons que je compatissais et qu’au fond de moi je me suis proclamé MENTOR en chef qui se devait d’expliquer à Morgane pourquoi elle fait ce qu’elle fait , et qui va l’aider à atteindre son maximum de potentiel dans la vie …

On a donc passé plus de soirées ensemble, plus de dimanches ensemble, j’ai pensé que si elle trainait avec mon entourage elle allait voir qu’un environnement sain était possible , je l’ai même présenté à un pote qui je savais traitait avec beaucoup de respect et d’affection ses copines, elle a couché avec lui le premier soir et lui a trouvé 36000 défauts pour justifier de ne rien essayer avec lui par la suite …

J’ai fait des séances de psy ( parce que oui lire deux livres de psychologie fait de moi un médecin, et oui monsieur J) , je lui ai expliqué qu’elle essayait de remplir le vide laissé par son père par le sexe , que son père s’est toujours comporté comme un gros porc avec elle et que pour commencer sa thérapie elle devait cesser d’essayer de le joindre et de faire partie de sa vie tout en étant constamment rejetée … qu’elle valait mieux qu’un père qui la laisse attendre devant la porte de son appartement un soir de noël..

Et un soir après une énième bouteille de chablis , elle me raconta comment elle s’est laissée faire par un mec qu’elle a croisé en boite de nuit  , contre un mur en briques et comment le lendemain elle a vu que la peau de son dos se décollait , qu’elle souffrait le martyre à essayer d’enlever ou mettre une culotte mais que cette souffrance valait les 10 minutes qu’elle a passé avec le mec et pendant lesquels elle s’est senti vivante … l’ombre dans ses yeux avait envahi tous son visage et j’avais envie de la serrer dans mes bras et de lui dire  qu’elle valait mieux que ça , que le fond de son problème c’est qu’elle ne se considérait ni assez belle , ni assez intelligente ni assez mince , ni assez attirante pour mériter une relation différente de toutes celles qu’elle a déjà eu, que pour guérir il fallait qu’elle trouve le chemin vers elle même , et que pour se faire elle devait se couper des mecs, et de sexe et de faire enfin le voyage vers soi … mais je n’ai rien dit de tout ça, parce qu’à ce moment précis j’avais enfin compris ….. Compris que Morgane savait déjà tout ça, elle était consciente de ce qu’elle faisait et du pourquoi elle le faisait , elle n’avait pas besoin de thérapie pour comprendre les raisons, elle connaissait la voie de sa guérison elle n’avait pas besoin d’un psy ou d’un Wanna be Psy ( moi même ) pour lui dire , elle savait tout , elle était consciente de ses échecs , elle ne cherchait pas une solution elle avait juste besoin de se plaindre ….

Ce soir là j’ai fumé ma dernière cigarette , ça va faire bientôt 3 ans que j’en ai pas rallumé une nouvelle et je dois ça à ce moment de verité avec Morgane, j’entamais la troisiéme journée sans cigarette et elle fumait en face de moi en me parlant et en jouant avec ses cheveux, au moment où j’allais lui demander une cigarette elle m’a dit : ça fait un moment que j’ai envie de te dire que je suis très fière de toi ! ça fait deux heures que je fume devant toi et tu n’as pas craqué ! , je lui ai souri , je lui ai donné un de mes livres d’amour préférés  que je lui ai dédicacé , et ce fut le début de la fin de nos soirées au Chablis  …

 

Elle n’a pas changé , mais moi j’ai pris conscience que je ne pouvais absolument pas aider une personne qui ne voulait pas être aidée , j’ai pris conscience que si la relation continuait j’allais m’investir encore plus , donner plus de leçons, chercher plus de livres, achetés plus de chablis, trouver plus de temps pour elle, tout en étant certaine que le fond du problème ne changera pas… on ne change pas une personne qui n’a pas envie, aussi simple que cette conclusion puisse être … à quoi bon continuer à perdre son énergie . parce que c’est bien de ça qu’il s’agit et oh combien l’énergie est précieuse …

Quand je repense à cette histoire, je me dis que parfois Morgane me manque, et je prends conscience que des personnes peuvent nous manquer sans qu’on souhaite vraiment les retrouver , j’ai appris de cette histoire qu’il y’a beaucoup de Morgane dans ce bas monde, qui choisissent consciemment ou inconsciemment de se plaindre de leur sort sans rien faire pour le changer , que c’est plus facile de blâmer le père , la mère , l’enfance , le voisin, le manque d’argent , mais quand on se laisse définir comme la victime de nos circonstances et qu’on prend cela comme excuse pour justifier nos actes , on ne prend pas vraiment conscience qu’on devient le principal assassin de notre propre belle vie ….

Je ne sais pas si ce chapitre de la vie de Morgane avec moi lui a servi à quelque chose, mais je sais qu’à moi ça m’a appris à ne pas ouvrir la porte à tout le monde, et ça m’a surtout permis d’éteindre ma dernière cigarette et pour cela je ne lui dirai jamais assez merci .

Une marocaine pensive

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