Let’s fight

Illustration Garance Dore

Illustration Garance Dore

 

- Leïla, je te sens bizarre

Leïla est allongée comme un légume sur le canapé, activité favorite après deux heures passées au hammam et débarrassée des deux kilos et demi de peau morte

-  Bizarre genre plus propre ?

-  Non bizarre genre tu ne me parles pas …

La dernière fois que j’ai vraiment parlé à ma cousine c’était en 2003 quand elle a eu son deuxième enfant à 21 ans (no judging)

Moi : …

Elle : Tu vois que tu ne me parles pas

Moi : yhdik lah je suis fatiguée du hammam

Elle : je te fatigue ?

Moi, je sens cette colère monter …. Mais je ne dis rien

Elle : tu m’en veux parce que je ne t’ai pas laissé un peu de gâteau hier ? Wlah Yassine a mangé la part que je t’ai laissée, wlah tu es comme ma sœur …

Moi : Y avait du gâteau hier ?

Elle, triste, s’en va en marmonnant un : wlah il l’a mangé …

Moi, le « relaxage » post hammam était parti … Et puis j’avais tout à coup envie de gâteau … et je commençais sérieusement à lui en vouloir à Yassine …

Ce qui venait de se passer avec ma cousine est ce que j’appelle le syndrome de la dispute par anticipation

je vous explique le phénomène : la veille elle s’est dit « si je ne garde pas de gâteau pour Leila elle va se fâcher et ne me parlera plus ( logique , vu mon amour inconditionnel pour les gâteaux … oh dieu sait combien d’amis j’ai assassiné parce que je n’ai pas eu ma part du gâteau …) , donc elle s’est conditionnée à ce que je réagisse mal et que je « cesse de lui parler « … elle s’est aussi conditionnée à être triste de ma réaction ( bien excessive vu qu’on parle quand même d’un gâteau …) , et là en me laissant sur mon canapé et en dévalant les escaliers je suis certaine qu’elle est entrain d’engueuler son mari qui a mangé le gâteau, et qui a causé cet incident diplomatique, qui en fait, n’existe QUE dans la tête de ma cousine …

La dispute par anticipation !

Après la pauvreté et la hausse du prix de la farine c’est la troisième source de malheur au Maroc ( et ailleurs dans le monde surement mais je ne parle que de ce que je connais ( pour une fois tiens :D )) , on s’imagine des choses dans nos têtes, on finit par se convaincre que c’est ce que l’autre pense, l’autre a beau dire / penser le contraire, on a une idée en tête et rien ni personne ne la changera …

Ma cousine est persuadée que je lui en veux, pour la simple raison que si la situation s’inversait, et que j’oubliais de lui laisser un bout de gâteau, elle m’en voudrait … donc elle a appliqué à moi, la réaction naturelle qu’elle aurait pu avoir …

Et maintenant ce qui me reste à faire c’est non de lui dire : Halima je ne t’en veux pas pour le gâteau dont j’ignorais même l’existence ma petite chérie…

Parce qu’elle ne comprendra pas …. Pour qu’elle se sente mieux je dois lui dire : Halima je t’en ai voulu pour un moment mais quand tu m’as expliqué que c’est Yassine le coupable alors je t’ai pardonné ma petite chérie.

Comme ça, avec un “ptit mensonge” je règlerai un problème qui a eu naissance dans la tête de Halima, mais ce n’est pas dit que Yassine ne paie pas les miettes (gâteau, miettes … tu suis ou pas ?)

Et quand on ne “joue” pas le jeu du petit mensonge, les choses peuvent se compliquer … dans le cas de ma cousine j’ai eu une discussion avec ma mère sur l’importance du pardon dans la famille, et le risque élevé qu’on a nous femmes du bled d’avoir le diabète  … donc l’un dans l’autre, l’histoire avec ma cousine c’était pour mon bien être … il est temps que je lui pardonne .. (20 min étaient passées entre l’incident, et la convocation maternelle ..)

Il y’a de plus en plus de gens qui se créent des films dans leur tête, vous me direz et après ? et vous serez malins de le dire … parce qu’après tout , qui ne se crée pas de film ?

Créez vous autant de films que vous voulez mais quand le dit film, m’implique moi en tant que personnage principal, c’est là que commence le problème …

Oh combien de fois je me suis retrouvée à justifier des situations qui ont pris naissance dans l’imaginaire de mes interlocuteurs … au départ c’était “gentil” …

-       Tu scrutes mon ventre parce que tu trouves que j’ai pris du gras c’est ça ???

-       Noooooooon pas du tout, j’étais juste perdue dans mes pensées … et non tu n’as pas pris du gras (NON TU N’AS PAS PRIS ? TU EN A DEPUIS QUE JE TE CONNAIS et ça fait 12 ans que je te connais … mais cette deuxième partie je ne le disais pas à haute voix, et puis je me disait qu’on se faisait toutes une fixation sur le poids donc, mentir pour faire du bien à une copine .. why nooooot )

-       Tu ne veux pas être sur la photo avec moi, parce que j’ai mis le voile ?

-       Bien sur que non !! ma mère est voilée, j’ai été fille voilée pendant 3 ans ! (et je ne veux pas être sur la photo avec toi parce que j’ai un gros bouton sur le menton !!! )

Donc on se justifie, on explique, on rassure les copines …

Et puis il y’a eu les méga farfelus

-       Tu ne m’as pas invité à tes fiançailles parce que je te fous la honte vue que je n’ai pas fait de grandes études ?? (c’est parce que je n’ai pas fait de fiançailles peut être , tu y as pensé ??)

-       Tu ne viens pas aux soirées parce que je bois beaucoup et tu penses que je suis alcoolique ? (C’est parce que j’habitais une autre ville que toi ma poule, tu y as pensé ?  )

-       Tu ne m’invites plus chez toi parce que je me suis mariée avec un juif c’est ça ? (Je ne t’invite plus chez moi parce que je ne t’ai JAMAIS invité chez moi, tu es la copine de la copine de l’oncle de mon mec et on s’est croisé 3 fois dans nos vies !!)

-       Tu me fais la tête parce qu’à ton mariage j’ai embrassé le cousin de Mourad ? ( ah bon? )

Résultat des courses on peut passer une VIE à s’expliquer auprès de gens qui ont leurs propres problèmes qu’ils projettent sur toi ! qui ont surtout leurs “propres” complexes desquels découleront toujours les disputes, quand tu es mal dans ta peau pour telle ou telle raison, tu penses que tu portes ce problème comme un gros point rouge sur ton nez et que tout le monde te regarde et te juge …. Et du coup le JOB des personnes autour de toi devient de te “rassurer” constamment … sauf que ça ne sera jamais permanent, quand on ne règle pas les problèmes à la source, on n’y met que des pansements , et avec l’âge j’ai appris que :

-       UN, même si l’amitié c’est de soutenir et se tirer vers le haut, mon JOB autant qu’amie n’est pas de constamment rassuré quelqu’un sur “ses “ défauts, il y’a une différence entre dire à une amie: N’aie pas peur, fonce, prends ce job, fais toi confiance tu sauras le faite !! et constamment lui répéter : Mais non, tu n’es pas grosse , ce n‘est pas pour ça que Bernard t’a largué ! la première phrase c’est pour vraiment aider, la deuxième c’est pour remettre un pansement et puis qu’est ce que j’en sais si Bernard ne l’a pas quitté pour ça ? et puis au lieu de toujours se plaindre sur son poids , qui l’empêche de se reprendre en main ? personne ne l’a force à se goinfrer de cornes de gazelles !

-       DEUX, je refuse de mentir, et je refuse de dealer avec les insécurités des gens, du coup j’ai cessé de prendre des gants , quand une personne projette sur moi ses propres incertitudes je coupe court à la discussion, si la personne est un minimum réceptive je prends le temps de lui expliquer ( et c’est très rare d’en trouver des personnes réceptives) sinon je la laisse dans ses pensées, après tout c’est SON problème, qu’elle a juste projeté sur moi parce que c’est plus facile d’en vouloir à l’autre qu’à soit même …

J’ai travaillé pendant des années avec une personne des plus susceptibles que j’ai pu croiser dans ma vie, quand je repense à  toutes les heures passés à m’expliquer ! aux cigarettes enchainées pour lui affirmer oh combien je pense qu’elle était compétente, que bien sûr que mon regard en réunion ne voulait pas dire que je la méprise, que bien sûr que je la pense qualifiée pour le job même sans diplôme d’école de commerce … l’énergie que j’ai gaspillé à la rassurer , ça ne l’a surement pas aider à régler ses complexes de non diplômée d’une grande école et ça ne m’a pas aidé à ménager mon énergie pour des causes moins futiles …

Aider un ami, un proche , une connaissance ne doit pas passer par ce mensonge qu’on se raconte parfois , celui d’être conscient du complexe de l’autre , ou juste conscient que la dispute qui risque de commencer est liée à autre chose qui s’est passé ailleurs, et au lieu de lui dire les mots vrais et justes qui sont : Le problème n’est pas ce que je pense , ou ce que j’ai vraiment fait, le problème est au fond de toi, et tant que tu ne l’as pas réglé à la source tu continueras à avoir des soucis avec tout le monde , au lieu de dire ses mots ont continue de traiter le « faux » problème et on s’abstient à appeler ça amour et amitié ..

Mais dire ce qui est vrai et juste c’est aussi prendre le risque de perdre quelqu’un qu’on apprécie ou même qu’on aime , et là-dessus j’ai appris une chose , les mots justes et vrais font du mal mais réveillent , et si cette amitié est solide et vraie le temps ramènera les choses à leur place , sinon c’est que la vie on a décidé autrement pour le bien de tous …

Je ne sais pas dans quelle catégorie vous vous situez, mais prenez le temps de penser à votre dernière dispute avec quelqu’un, était-ce vraiment lié à ce que la personne a fait, ou à ce que vous « pensiez » que ses intentions étaient , ou à un autre problème enfui en vous même ?

Pour ma part ce que j’ai gagné de cette histoire, c’est un cheese cake des plus délicieux de Casablanca, offert par Yassine, sur ordre de Halima … merci aux deux ( et la susceptibilité ? )

 

Une marocaine confuse

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