Les oubliées….

Crédit Photo: Mounir Mehdi ( The Unknown)

Crédit Photo: Mounir Mehdi ( The Unknown)

 

La chance que j’ai eu en grandissant, c’est que même si mes parents ont pas mal changé de ville pour le travail de mon père, ils n’ont jamais vendu la maison dans laquelle nous avons grandit mes sœurs et moi, du coup j’ai toujours pu garder mes repères, mon épicier, mon coiffeur, et surtout surtout mon Hamam ! Parce que ce qui fait mon hamam, se sont les femmes qui y bossent, elles m’ont vu grandir ( un peu de trop prés d’ailleurs … dans le genre « intimes » elles remportent la palme …)
En particulier une femme ,  » Mmi Fatima » ….
Et ce qu’on fait souvent quand on grandit, c’est que les gens autour nous « grandissent » aussi, vieillissent plutôt …. ça m’a frappé quand j’ai vu ma tante la dernière fois au Maroc, elle avait besoin que je la soutienne pour monter une marche… et ça a eu le coup d’une gifle pour moi …. il y’a de ces gens avec qui on passe toute notre vie, on est petits , ils nous portent , et on croient, à tord qu’ils seront toujours là pour nous porter jusqu’à ce que les rôles s’inversent …
Avec Mmi Fatima, c’était mon petit RDV de toutes les semaines, et une fois emménagée à Paris, c’était mon petit RDV de presque tous les jours de mes vacances à Rabat ( à 50 boules le hamam SANS gommage à Paris, moi je rentabilise mes déplacements à Rabat ), je lui racontais le froid parisien, et elle me racontait comment son fils refuse de se trouver un travail, que son mari a perdu la force physique pour travailler depuis des mois ( plus de force pour bosser, mais plein de force pour faire le reste, disait elle  !!), et comment c’est elle qui doit nourrir toutes ces petites bouches, quoique celle de la femme de son fils n’est pas si petite que ça …. on en rigolait , je rentrai à Paris, et dans ma tête Mmi Fatima était « figée » dans le temps, liée à ce hamam, à mon histoire, elle sera toujours là, forte, travailleuse, espiègle , et hyper taquine … la preuve que le cerveau humain est parfois bien con…
Les années sont passées, je trouvais Mmi Fatima de moins en moins forte, je l’empêchais d’entrer au hamam avec moi, j’étais gênée qu’une vieille femme me remplisse des seaux, mais ça ne m’empêchait pas de prendre le thé avec elle avant de partir , et de lui glisser quelques billets , parce que je savais que sans elle, 5 personnes mourraient de faim … ça me faisait de la peine de la voir travailler , suivre des petites jeunettes, ou des grosses dames bien grasses, remplir leur seaux, enlever leur crasse ….. Elle qui avait du mal à tenir sur ses pieds …. mais Mmi Fatima a une famille à nourrir , des médicaments à acheter , et une grande fierté… elle ne tendra jamais la main, elle continuera donc à remplir des seaux , et à « traiter » la crasse des gens …
Il y’a deux semaines mon avion atterrissait à Rabat, le lendemain je courrais à mon « RDV » avec elle, une nouvelle femme  était à sa place… je suis perturbée… …une « ancienne » vient me voir , me prend dans les bras, je demande des nouvelles de Mmi Fatima, elle m’explique qu’elle est malade depuis quelques jours, mais qu’elle devrai revenir bientôt …..
Et pour la première fois je me pose la question du : Comment paiera-t-elle ses jours de non travail?

Je ne sais pas si vous le savez , mais si comme moi vous êtes dans l’ignorance totale, sachez qu’une teyaba n’a pas de salaire fixe , elle est payée par les deux Dhs qu’on laisse pour qu’elle garde « le sac » , et par ce que lui donne les clients… ce qui varient entre 10 et 80 dhs ( si le client est grand seigneur), sa recette de la journée elle l’a partage avec « ses collègues » , le prix d’entrée au Hamam est la recette du prioritaire des lieux , ce qui fait qu’en « moyenne » une teyaba touche 50dhs par jour … elle ne cotise bien évidemment à aucun système de retraite , si elle se casse une jambe c’est pour sa pomme, si elle ne peut pas travailler elle ne mange pas …. son travail n’est pas « reconnu » , et puis faut pas rêver, médecin et compagnie faudra repasser d’ici un siècle ….

Et quand la vieillesse frappe, elle est mise à « l’accueil » prend les petits dirhams pour garder des sacs, dirhams qu’elle partagera avec ses petites copines en fin de journée …. et puis si plus de force pour quitter sa maison, soit elle est prise en charge par ses enfants, soit une de ses filles reprend sa place, soit des « généreux » lui tendent quelques billets …. La femme qui a travaillé toute sa vie à nettoyer la crasse des autres, se retrouve à tendre la main comme une mendiante à la fin de sa vie….

Je ne sais pas pour vous ….. mais à mes oreilles, tout ça sonne comme un bon vieux esclavagisme …

Et notre responsabilité est engagée dans cette histoire, laisser ces femmes dans l’ignorance et l’ingratitude totale vis à vis de leur travail est une grande insulte à l’humanité … à leur droit à une vie décente et à leur travail….
Travailler toute une vie pour ne « rien gagner », et surtout pour se retrouver sans rien en fin de « carrière », laisser faire cela …. Est une grande honte !
A quand un vrai questionnement sur une loi pour protéger ces femmes (et ces hommes)? Si on ajoutait 2 Dhs au prix d’entrée à reverser dans une caisse de retraite ? Et si on imposait un prix minium fixe de la prestation ? Ça se fait dans des hamam dits « chics » pourquoi pas dans les plus populaires ? A quand une fin de vie décente pour Mmi Fatima ?
Je n’ai pas envie de dire, ouvrant une caisse et collectons de l’argent pour ce cas précis, parce que ça reviendrai à de la charité, et ces femmes ne nous demandent pas de la charité, d’ailleurs elles ne demandent jamais rien , Mmi Fatima a travaillé toute sa vie, et le jour où j’ai insisté pour la payer sans contre partie de prestation elle a fondu en larmes….

Enlever la crasse des gens c’est l’un des métiers les plus vieux et les plus « honorables » du Maroc, pourtant ces femmes ne sont ni honorées, ni respectées….. Entre les propriétaires qui les traitent en esclaves et les clientes qui les considèrent comme des sous-humains ….elles travaillent dans l’ignorance, vivent dans l’ignorance…. et meurent dans la souffrance physique et morale ….

Ceci n’est pas un post « mélodrame », ceci n’est pas un post du « chic » et ne jette pas de la poudre aux yeux, ceci est mon appel à réfléchir, à ouvrir les yeux sur ce qui nous entoure, ces femmes, ces hommes qui nous entourent….. ces personnes qui font le Maroc, par des métiers vieux comme le monde qui n’ont pas évolués au même rythme que le reste du pays….

Mmi Fatima a repris le travail, sa belle fille a toujours une grande bouche et mange pour 10 , notre voisine Touraya qui passe ses vacances aux Etats Unis continue à la payer une fois sur deux, la propriétaire du hamam continue de prétendre qu’elle perd de l’argent en agitant les mains, poignets alourdis par des bracelets en or….

J’ai rigolé des potins de Mmi Fatima, bu son thé à la menthe et prié pour qu’à mon retour à Rabat, elle ait toujours la force de me faire des thés, et l’espièglerie d’esprit pour me raconter les histoires de ses femmes qui partagent bien plus avec elle que ce qu’elles veulent bien s’avouer…

Une marocaine concernée …..

 

 

5 Comments

  • Répondre janvier 16, 2014

    Kaya

    Et c’est exactement pour cela que le Hammam coute 50 boules a Paris … !

    • Répondre janvier 16, 2014

      Leila

      le smic à Paris est 1200€ , pas à Rabat ( aux dernières nouvelles)

  • Répondre janvier 16, 2014

    Mohamed

    oui les oubliées tu l’as bien dit Merci pour ce récit simple et frappant ..

  • Répondre janvier 16, 2014

    bouchra

    Merde! ca m’a vraiment touchée. Moi aussi je ne comprend toujours pas ces situations, malgré tant d’années rien ne change et ca m’énerve. Merci leila pour ce post. Merci de me toucher et de me faire rire. Merci pour ce blog .

  • Répondre février 10, 2014

    Ghizlane

    J’ai les larmes aux yeux :/

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