Elle est libre… Hadda !

 » Ce « rendez-vous » avec les femmes inspirantes de l’histoire marocaine, n’est pas un travail « académique », mes sources seront citées, expliquées, mais jamais posées comme base du savoir infaillible. Je vous laisserai lire, mais surtout vous renseigner par vous-même sur les différents points historiques (que je citerai, mais rarement), si une erreur /un omis se glisse dans mes récits je compte sur vous pour ne pas hésiter à attirer mon attention dessus. L’idée derrière ce « travail » c’est de mettre à la lumière certaines histoires qui m’ont bouleversée, l’idée derrière ce travail est de réhabiliter la mémoire de certaines femmes parmi des millions d’autres, de nous « réveiller » sur notre propre histoire, et de ME rappeler pourquoi je suis si fière de venir de ce pays des douars et des mouwassem, de Al-Aïta et de l’A-la, de Rouicha et de Fatna bent Lhoussine.

Bonne première lecture.
L  »

femmehenne

Les versions sur la vie de Kharboucha sont multiples, quelques unes la décrivent comme une belle femme à la chevelure noire, d’autres la décrivent comme une femme au visage quelconque, marqué par une petite vérole d’où son surnom, d’autres expliquent son surnom par les tâches de rousseurs qu’elles avait sur le visage.
Moi, pour avoir vu les femmes de cette région du Maroc, je choisis de croire que Kharboucha était d’une extrême beauté, avec ou sans une petite vérole, je la vois grande et belle debout sur les collines de Abda….

Hadda Zaidia est tout d’abord une Chikha, qui fait le tour des « mwassem », une des fortes voix de l’art de « Al-Aïta », et je ne sais pas pour vous, mais chez moi , écouter Al-aïta, n’a jamais été perçu comme « chic », quand mon père adepte de toutes les musiques du Maroc par malheur me mettait ce « genre » de musique dans la voiture , je mettais mes écouteurs pour écouter Madonna, j’étais loin, très loin d’imaginer, que ce n’est pas qu’un chant du « bled » …. C’est bel et bien un art…
« Al-aïta » allie le chant à l’engagement social, c’est un genre musical typiquement marocain existant sur les plaines du Maroc (chaque région a son type de Aïta), la Région de Abda reste la capitale de cet art par excellence : un genre de musique très ancien reconnu patrimoine culturel marocain d’ailleurs (rien que ça!) . En effet, l’Homme rurale exprime ses sentiments et son vécu à travers l’improvisation poétique qui s’inspire de la vie sociale des tribus.

Les poèmes de Kharboucha commencent toujours en évoquant dieu et ses saints par une voix envoûtante. Ils appellent ensuite l’audience à sentir la souffrance des injustices.

Après le décès du Sultan Hassan 1er, son Fils Abd Al-Aziz accède au trône, mais vu qu’il a à peine 11 ans, le gouvernement est géré par un vizir nommé Ahmad Ben Moussa, appelé « Ba Ahmad », qui décide tout bonnement d’utiliser ce pouvoir pour accroître ses richesses, le premier « combat » de Kharboucha était contre ce pouvoir « central », elle s’est faite remarqué par ses chants et ses vers mordants pour dénoncer les injustices du mekhzen envers les tribus.
Mais un gouvernement ne se laisse jamais vraiment faire (hier comme aujourd’hui), et pour « mater » les révolutions des tribus, il s’est appuyé sur ses représentants : Les caïds. C’est là que Kharboucha entre en conflit direct avec Aissa Ben Omar, Caïd de la région de Adba-Doukkala, qui a fait de la répression des tribus une stratégie d’ascension des échelons de la hiérarchie de l’état.

Les versions des historiens sont divisées à ce point, les uns disent que Moussa ordonna de désarmer la tribu des Oulad Zayd (tribu de Hadda) , et de leur enlever leur chevaux et bétail, d’autres affirment qu’il a ordonné une attaque sur la tribu , qui est arrivé au bout de tous les hommes et femmes , et Kharboucha fut la seule rescapée…
Mais toutes les versions s’accordent que Hadda a finit par se réfugier chez une tribu voisine, où , privée de toute sa famille , et blessée au plus profond d’elle-même, elle chante des invectives mordantes, traitant Moussa de despote et de mangeur de charogne. Et comme sa tribu n’est pas la seule à payer les frasques du caïd ses chants circulent parmi les autres tribus jusqu’à ce qu’ils arrivent aux oreilles de Moussa, qui ordonne à ses hommes de la capturer….

A ce niveau du récit, je veux juste qu’on imagine à quel point ça devait être dur, pour une femme, chikha, privée de famille, de se révolter contre un homme de pouvoir ….. A quel point ça aurait été facile qu’elle se dise : « je la ferme, j’ai assez payé jusqu’ici… ». A quel point ça aurait été facile qu’elle se dise qu’elle peut continuer à chanter … épouser même Moussa avec tout le pouvoir et l’argent qu’il avait et faire une croix sur sa vie d’avant, pour une vie plus belle ( l’équivalent d’une vie de Chanel et de mini coopers … ) mais elle a fait le choix de  » ses principes » et s’est tenue debout jusqu’à la fin , pour quelque chose qu’elle savait être la bonne …
Kharboucha, n’est pas le mythe de la femme marocaine forte, c’est bel et bien une réalité qui crie dans ses chants repris depuis par les grands de l’art de « L3aïta », du cinéma du chant et du théâtre…

Je sais que j’ai beaucoup insisté sur les faits de l’histoire, le lieu de l’histoire et les versions de l’histoire, parce que c’est important de mettre un cadre à la « mémoire » de cette femme …. Mais s’il y’avait une chose à retenir de l’histoire de Hadda, c’est qu’une femme est forte, quand elle décide de l’être …. Qu’une femme du Maroc, de cette région de notre pays , encore « cachée » et mal aimée parce que pas « chic », parce que « 3roubi », fut le pilier d’un art des poèmes, des plus beaux et des plus structurés …..
Hier en écoutant Fatna bent l7oussine chantait « Mnine ana wmnine nta » j’ai réalisé pourquoi je n’aimais pas écouter ces chants petite, parce que comme d’habitude j’essayais de chanter la chanson, quand il y’a des chansons qui ne se fredonnent pas, mais qui s’écoutent … se sentent…. se vivent …

Kharboucha a été tuée, mais la censure a une fois encore eu l’effet inverse, loin de taire  sa voix elle a contribué à faire résonner ses poèmes longtemps après sa mort et faire d’elle une muse de plusieurs artistes marocains.

Moussa l’a enterré vivante mais il n’a pas réussi à la faire taire, ses chants résonnent encore, et font partie de la mémoire collective de sa région …

Et quand je ferme mes yeux, je la vois, grande et fière, sur les collines de Abda, avec sa voix envoutante, rappelant à nous , femmes d’aujourd’hui qu’une chikha est libre …. libre de choisir…. libre de mourir pour ses choix … qu’une chikha c’est une poète avec des valeurs , qu’une chikha a porté la révolution de son peuple jusqu’à sa tombe… quand c’était plus facile de baigner dans des bains, et chanter dans les palais des caïds…

Une marocaine inspirée

 

Références :

« Femmes marocaines au Maroc d’hier et aujourd’hui » aux Editions Tarik

« Al-Aita: Poésie Orale et Musique Traditionnelle au Maroc  » aux Editions Toubkal

 

2 Comments

  • Répondre janvier 28, 2014

    mina

    Magnifique ! j’ai hâte de lire d’autres histoires, en attendant j chercherai à en savoir plus sur Hadda

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