Aïcha, la plume des sans voix !

>>RAPPEL :  Ce « rendez-vous » avec les femmes inspirantes de l’histoire marocaine, n’est pas un travail « académique », mes sources seront citées, expliquées, mais jamais posées comme base du savoir infaillible. Je vous laisserai lire, mais surtout vous renseigner par vous-même sur les différents points historiques (que je citerai, mais rarement), si une erreur /un omis se glisse dans mes récits je compte sur vous pour ne pas hésiter à attirer mon attention dessus. L’idée derrière ce « travail » c’est de mettre à la lumière certaines histoires qui m’ont bouleversé , l’idée derrière ce travail est de réhabiliter la mémoire de certaines femmes parmi des millions d’autres, de nous « réveiller » sur notre propre histoire, et de ME rappeler pourquoi je suis si fière de venir de ce pays des douars et des mouwassem, de Al-Aïta et de l’A-la, de Rouicha et de Fatna bent Lhoussine.

L.

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Un mois d’été à Casablanca, les voisins poussent la porte d’un taudis de la ville blanche, intrigués par l’odeur flottante, ils retrouvent le corps sans vie de Aïcha Mekki  …

La thèse du suicide est tout de suite confirmée par les autorités, l’opinion publique croit quant à elle à un assassinat … faut croire qu’on ne saura jamais comment la vie de Aïcha s’est achevée …

Mais l’histoire sait comment tout a commencé …

Aïcha Mekki, est née Rqia Fethi , en 1954 à Taza ,  quelques années plus tard , la famille Fethi migre à Casablanca et s’installe dans les bidonvilles des Carrières centrales.

Rqia était privée de tout, sauf de l’essentiel: « L’école » , qui a représenté pour elle ce rêve d’évasion.

Elle a rencontré « Les Misérables », les « Sans famille » , « Germinal » , « Madame Bovary »….. , découvre la France , et ses livres représentent le rêve pour elle , et lui donne cette image de l’Occident , monde des lumières et de la modernité, et c’est la raison pour laquelle elle choisit d’écrire ses chroniques quelques années plus tard en français.

A l’adolescence, Rqia devient témoin impuissant de la violence faite à sa mère, qui payait l’alcoolisme de son « nouveau » mari, cette période explique pourquoi les droits des femmes, et la violence que celles-ci subissent ont pris une place importante dans ses chroniques.

Cette période explique aussi pourquoi elle a choisi d’arrêter ses études, et de travailler directement à la fin de son cycle secondaire, elle devient autonome et sait déjà ce qu’elle a envie de faire : Ecrire !

Mais elle commence par diffuser des spots publicitaires à l’antenne de la radio et de la télévision marocaine, quand un jour elle croise le chemin d’une mère analphabète qui lui demande de l’accompagner au tribunal pour assister au procès de son fils. La prenant pour une journaliste, un jeune homme lui tend une lettre, dans l’espoir quelle en fasse bon usage pour les laissés pour compte :

 » ….Dix ans de cellule, dix ans d’une malédiction héritée de mille et une choses, pourriture d’un siècle nucléaire, c’est toi ma condamnation:  Une société des  mots-cratiques…

Salut! Amateur de paroles vitreuses. Vous êtes le maître. Me revoilà, sauf votre respect, Monsieur le juge, me revoilà, je souffre.»

Cette lettre, eut l’effet de déclic pour Rqia , elle quitte le monde de la publicité et  malgré son manque de diplôme décroche le poste de journaliste à « L’Opinion », et devient ainsi Aïcha Mekki.

Elle fait des procès judiciaires sa spécialité, et devient la confidente des drogués, des prostituées, des alcooliques, des handicapés, des malades mentaux, des sans abri, des femmes battues, des petites bonnes maltraitées, bref des marginaux de tous genres !

Parallèlement aux procès judiciaires, Aïcha Mekki mène des enquêtes, Elle a ainsi abordé l’inceste, la prostitution, le viol collectif, la sorcellerie, la drogue, les enfants martyrisés, les petites bonnes exploitées et martyrisées, les femmes battues,  l’alcoolisme, à l’époque où le métier de journaliste était « masculin » et où les femmes s’intéressaient plus à des sujets « mignons » qu’aux sujets « glauques »…

Elle fait de la prostitution et de la drogue son cheval de bataille,  et écrit ses chroniques décapantes à la lueur des chandelles. Elle vit dans la  pauvreté, pourtant elle n’envie pas aux riches leur fortune, tout au plus elle s’indigne contre leur indifférence envers les plus démunis.

Aïcha Mekki, représente ces femmes qui ont choisi de sortir de la « norme » , pour défendre à leur manière, leur vision d’une société meilleure, faire fortune n’a jamais été son but, et on peut facilement deviner que son silence à l’époque aurait pu être payer … elle a eu le déclic un jour , dans un tribunal par la lettre de cet inconnu, et n’a eu de cesse depuis de parler à la place des « sans voix » …

Quand les pompiers ont récupéré son corps inerte , un jour de 1992, ils ont retrouvé dans sa poche , cette lettre , comme un talisman sur elle, qui lui rappelle pourquoi elle fait ce qu’elle fait, pourquoi elle lutte, qui lui rappelle pour qui elle parle … et j’aime croire qu’une femme qui a porté autant de force et de valeurs en elle n’a pas mis fin à ses jours , parce que sa vie comptait , non pas pour elle, mais parce qu’elle portait le fardeau des « sans voix » et que mettre fin à sa vie , serai les abandonner… et je refuse de croire que Aïcha a choisi l’abandon..

Aujourd’hui, l’histoire n’a pas ASSEZ retenu son nom ni son combat, mais il y’a bien un  prix Aïcha Mekki qui est institué pour recomposer les meilleures chroniques judiciaires du royaume.

Aïcha Mekki est enterré dans le cimetière Chouhada à Casablanca, au même titre que tout ceux qui se sont sacrifiés pour le bien commun,  je ferme mes yeux et je me vois déposer des Lilas sur sa tombe au nom de toutes ces femmes et de tous ces hommes dont elle a été la voix !

 

Une marocaine émue.

 

Références :

« Pleure Aïcha, tes chroniques égarées » Abderrahman SLAOUI ,Aux Editions Malika

« Femmes politiques au Maroc d’hier à aujourd’hui »  Osire Glacier, Aux Editions Tarik

 

 

 

4 Comments

  • Répondre février 4, 2014

    sahar

    chui super fan de toi, j’aime pas ce style on dirait que je lis un roman je veux ton style fou et spontane que j adore

  • Répondre février 4, 2014

    Malik Tazi

    Très émouvant. Merci pour elle. Et qu’elle repose en paix, apaisée de s’être donnée tellement pour faire entendre la voix de ceux et celles qui n’en ont plus dans notre société. Quel courage, quelle piété, et quelle abnégation! Il faudrait mentionner son oeuvre dans nos manuels d’école.

  • Répondre février 4, 2014

    Sarah

    Histoire très touchante et émouvante à partager!

  • Répondre mai 18, 2014

    abassi fatine

    Un hommage sans pareil,merci de l’avoir partager avec nous :) j’espere qu’il y’aura plus de femmes qui prendront exemple sur « aicha »

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